Vendredi après-midi, j’ai suivi Kandavel à Adingapet, son village ; j’ai inventé un mensonge honteux à Lalida qui ne voulait pas que j’accepte les invitations qui m’avaient été faites (et qui voulait surtout aussi que je reste à Adecom m’occuper de sa compta...).
J’ai d’abord réalisé que quand Kandavel me disait « close » to Pondi, il mettait plus d’une heure pour venir à mes cours dans un bus bondé, plein à exploser. Toute sa famille m’a accueillie, ils m’avaient préparé un lunch (sauf que j’avais déjà pris le lunch à Adecom – et le lunch c’est le repas principal de la journée en Inde, dont la base est constituée de 500g de riz environ). Bref, no stress, re-lunch (comme ça, je suis comme le bus maintenant).
On ne naît pas tous avec les mêmes chances.
Ce qui est sûr c’est que je vais aller leur acheter des chaussures à tous au marché à Pondi et que je les donnerai à Kandavel.
Samedi, RDV était pris à 7h pour un programme d’enfer avec mes élèves. Perumal a accepté d’être notre chauffeur. Donc, à peine partis, on s’est arrêté pour prendre un petit-déjeuner. Arrêt gargotte typique, p’tit déj tamoul : 3 espèces de soucoupes volantes appelées « ikli » faites de je-ne-sais-quoi (mélange de farine et riz peut-être ?) à tremper dans des sauces.
Ils me rendent dingue avec toutes ces quantités et toutes ces épices.
On repart pour rejoindre Chidambaram, un ensemble de temples hindous datant du XIIème siècle. Je pensais visiter un site touristique, faire un peu d’histoire, toucher des vieilles pierres… ça a été une expérience hors de toute réalité.
Des dévots se pressent dans tous les temples, la pauvreté à chaque virage, la ferveur religieuse, je ne comprends rien : ces brahmanes qui parlent, ces «cérémonies», ces gens qui se jettent par terre, se roulent, comme en transe, les offrandes de toutes sortes, ces purifications dans le bassin central, ces gens qui sortent de partout la tête rasée ou le torse barré de cendres… j’assiste dans un état second à ces rituels qui me sont étrangers. J’aime cette découverte.
Je marche sur du verre, cela me rappelle à la réalité, je m’ouvre le pied, je fais tout pour marcher normalement, surtout ne pas me faire remarquer, éviter qu’on me jette dans le grand bassin pour me purifier, mais le sol brûle…
Marcher pieds nus partout commence aussi à me rendre dingue…
Ensuite on va aller dans un endroit que j’avais repéré sur internet avant de partir, une réserve naturelle, un éco-parc, histoire de sensibiliser mes élèves à l’intérêt de préserver la nature, Planète Urgence avait suffisamment insisté sur cette 2ème mission qui est la leur. Bon, maintenant que je suis ici et que je commence à comprendre d’où viennent mes élèves et ce qu’ils vivent, seul m’importe de leur faire plaisir. Je loue donc 2 barques et on part faire un tour dans la jungle.
Je ne comprends rien, mais je suis super émue.
Dimanche, je suis partie avec Brigit, et son traducteur. L’immense avantage (et peut-être aussi le seul d’ailleurs) de voyager seule est de faire toutes ces rencontres qu’on ne fait jamais quand on voyage à 2. Brigit est allemande, elle travaille pour le Bundestag, sur l’après-tsunami. Elle est là pour voir ce qui a été fait des fonds qui ont été envoyés suite à la catastrophe de 2004. En Inde, au Tamil Nadu, l’Etat où je suis actuellement, on évalue le nombre de victimes à 10000-15 000 personnes.
On part dans des villages qui sont supposés avoir reconstruit un habitat, un outil de travail (bateaux essentiellement), une infrastructure. On va d’un village à l’autre, on ne trouve rien de tout cela. Ou l’aide n’est pas arrivée, ou bien elle a servi à autre chose.
Dans un village, on nous indique une famille à aller voir, la mère de famille nous reçoit : son fils a été blessé lors du tsunami, mais appartenant à une communauté dalits, personne ne s’est occupé d’eux après la catastrophe (les dalits n’auraient même pas été recensés). Alors elle a « donné » un de ses yeux en échange de soins pour son fils qui devait leur rapporter une dot en se mariant et grâce à cette dot ils reconstruiraient leur vie. Le fils n’a pas survécu, ils vivent dans le désoeuvrement le plus complet.
Brigit note avec précision tous les témoignages qu’elle recueille.
C’est plus que je ne peux en supporter.
Ensuite on va dans un village, tout en dur, comme de petits immeubles de 2 étages peints en bleu, avec l’électricité ; il a été construit grâce à l’aide d’une fondation américaine. Apparemment ils sont venus en nombre pour construire cela. Je demande si ce sont des militaires qui sont venus (les GI ici ?!!), on m’explique que non, ce sont des « normal people » qui sont venus 3 mois en «holiday».
J’ai toujours pensé que tout était à refaire en matière d’aide internationale en France, mais, en matière de charity, on devrait peut-être parfois s’inspirer de nos amis américains.
Sur le chemin du retour, on croise une colonne de petites bonnes femmes, toutes maigres, avec une bassine en fer sur la tête, et une pioche plate qui semble peser 5 kg. Brigit s’arrête, et commence à discuter avec l’une d’entre elles. C’est grâce au gouvernement qu’elles travaillent, un vaste programme d’emploi a été lancé dans la région. J’avais lu une étude (dispo sur le site de McKinsey) sur la course entre l’Inde et la Chine pour devenir la 1ère puissance mondiale, analysant chacun des 2 pays : la principale faiblesse de l’Inde était constituée par ses infrastructures, inexistantes ou dans un pitoyable état. Et c’est effectivement ce que j’expérimente ici au quotidien : les routes sont hyper-dangereuses, l’électricité, c’est une fois avec, une fois sans, l’eau n’est pas courante dès qu’on quitte le centre de Pondi… donc rien d’étonnant à ce que le gouvernement ait attaché son plan à la construction d’infrastructures. C’est comme ça que ces milliers de petites bonnes femmes cassent des cailloux avec leur pioche pour construire un pont (on a remonté leur file indienne pour s’approcher de leur point de départ pour voir le chantier).
Sous ce climat, c’est un peu l’image que je me faisais du bagne, et non pas d’un travail public. Elles nous disent qu’elles sont payées 8 roupies par jour pour ce travail. Pour avoir une idée, en ce moment, pour 100 roupies on a environ 1,50 euro.
Je n’y crois pas, c’est tout simplement indécent : au Goubert MArket, la banane est à 2 roupies (pour les locaux j’entends, moi j’ai payé 10 roupies en touristos price). Et le kilo de riz varie de 10 roupies (pour le riz de plus mauvaise qualité) à 30 roupies pour le meilleur…
En s’approchant de Pondi, l’air est de plus en plus vicié, on passe devant les usines chimiques des groupes du monde entier (Chemicals Limited, Bayer…), des milliers d’indiens (pas de femmes cette fois) en sortent, casque à la main. Ils ne sont pas épais eux non plus.
Quel week-end…
L’Inde et ses 9-10% de croissance, l’Inde de Mr Mittal, l’Inde qui prétend concurrencer la Chine, est tellement éloignée de celle que je découvre ici que je me demande si on peut encore parler d’inégalités. Ce sont juste 2 mondes différents.
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